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Liaison dangereuse Maryse Condé J’aime à répéter que je n’écris ni en français ni en créole. Mais en Maryse Condé. Je m’aperçois aujourd’hui que je ne me suis jamais clairement expliquée là-dessus. N’oublions jamais que la littérature francophone des Caraïbes a émergé après un long silence, un long temps où le natif-natal était considéré comme un désastreux parasite. Il était privé de son moi le plus profond, contraint de s’exprimer selon un mode étranger et de regarder ses réalités avec des yeux d’emprunt. Les considérations des voyageurs et des missionnaires avaient seules du poids. Elles étaient tenues comme paroles d’Évangile sur lesquelles était édifié le vert paradis insulaire que déparait précisément la présence de l’autochtone. Le chant de la Négritude initia le processus d’exploration, puis de réappropriation de l’univers et de l’être antillais. Force est cependant de constater que la Négritude ne fut guère sensible à la dépossession linguistique. Dans son Cahier d’un retour au pays natal, Aimé Césaire s’occupa à faire des jeux avec le latin et le grec, à forger grâce à eux des rythmes et des sonorités nouveaux. À bien réfléchir, les Antillais n’ont jamais cessé de perdre leur langue. La descente aux enfers dans les cales des vaisseaux négriers s’accompagnait de l’effacement des langues africaines. Puisque le Bambara voisinait avec le Nago, le Wolof avec le Kongo, il ne pouvait en résulter d’abord qu’un douloureux silence. À la fin du XIXe siècle, l’entrée dans les écoles de la République consacra la marginalisation du créole qui avait permis la communication. L’enfant qui parlait créole était humilié, coiffé d’un bonnet d’âne et mis au piquet dans la cour. Or l’Antillais aime le créole. C’est son double. Il fait corps avec son histoire. Forged dans l’univers de la plantation, il a scandé les révoltes et les tentatives de ressaisir la liberté. À ce propos, on ne peut qu’admirer la puissance de l’esprit de l’esclave qui contredit les assertions négatives débitées contre lui. Il transforme cet espace carcéral, créé pour la production de boucauts de sucre et l’enrichissement matériel des maîtres blancs, en laboratoire où s’élaborent une religion, une musique, une langue qui va véhiculer une riche littérature orale, toujours vivante. De là à doter le créole d’une expressivité singulière, il n’y a qu’un pas. Son statut se trouve encore renforcé par son exclusion de toutes les instances de la vie culturelle. Ainsi ceux qui écrivent en créole sont d’emblée chers au cœur de la société qui les croit plus proches de leur terre et les porte aux nues. Pour illustrer cette redoutable partialité, je citerai deux exemples. Le Blanc pays Saint-John Perse se fit pardonner sa bonne métisse qui sentait le ricin, sa mère belle et pâle assurant son lourd chapeau de paille, ses domestiques aux faces couleur de papaye et d’ennui, en un mot sa vision hautaine et méprisante de la Guadeloupe parce qu’il sut se souvenir de la « graine de kako ». À l’opposé certains allèrent jusqu’à prétendre exclure Aimé Césaire, le père fondateur de notre écriture, du champ de la littérature martiniquaise parce qu’il avait méconnu les sonorités et la rythmique du créole. Je l’ai raconté dans Le cœur à rire et à pleurer : contes vrais de mon enfance, j’ai grandi dans une famille qui avait le fétichisme du français. Mon père le vénérait comme on vénère une femme. Ma mère, dont la propre mère n’avait jamais su ni lire ni écrire, a fortiori parler le français, le considérait comme la clé magique qui ouvre toutes les portes de la réussite sociale. Chaque soir, au lieu de nous conter les traditionnelles aventures de Lapin et de Zamba, elle nous récitait du Victor Hugo, poète pour lequel j’éprouve jusqu’au jour d’aujourd’hui une aversion particulière. Lors de leurs séjours à Paris mes parents étaient particulièrement mortifiés lorsque serveurs et garçons de café s’extasiaient sur leur habileté à s’exprimer en français. « Ne sommes-nous donc pas aussi français qu’eux », soupirait tristement mon père en oubliant un détail d’importance, son noir bon teint. Il est vrai qu’en ce temps-là le noir n’était pas encore une couleur « à bas prix », comme le dit Nicolás Guillén. On était loin des écoles encombrées où se pressent des deuxièmes générations, issues d’Arabes, d’Africains et d’Antillais. À la maternelle de la rue Éblé, dans le septième arrondissement, où j’étais la seule petite Antillaise, je jouissais d’un statut d’exception, d’enfant prodige, à faire pâlir d’envie tous les négropolitains, statut encore renforcé par mon élocution sans faille. «Elle parle si bien!» répétait la maîtresse en me couvrant de mille baisers. On comprendra que ma position devint très tôt des plus inconfortables.
«On comprendra que ma position devint très tôt des plus inconfortables.» (lignes 106-108) Selon cet extrait, il serait correct d’affirmer que l’inconfort de l’auteure se rapporte: